La loi travail a vu le jour il y a plus de vingt ans.

Lu dans l’excellent livre de Noam Chomsky : « Sur le contrôle de nos vies » à la page 18.

Je cite cet extrait qui s’appuie sur le World Development Report publié en 1995 par la Banque Mondiale et où il est question pour les dirigeants d’asseoir la discipline tout en sapant la sécurité des travailleurs par la menace de mutation et par ce qu’on appelle « la flexibilité du marché du travail« .

Il est essentiel, dit le rapport, d’accroître la flexibilité du travail – même si ce terme a acquis la mauvaise réputation d’être un euphémisme, synomyme de diminution des salaires et de licenciement des travailleurs (ce qui est exactement le cas) dans toutes les régions du monde… Les réformes les plus importantes impliquent la levée des contraintes pesant sur la mobilité du travail et la flexibilité des salaires, aussi bien que la suppression dans les contrats de travail de toute référence  aux services sociaux. Ce qui signifie, ajoute Noam Chomsky, supprimer les avantages et les droits acquis en des générations de haute lutte.

C’était en 1995, il y a 22 ans.

Les États-Unis adoptèrent cette mesure qui accompagna l’économie libérale et la globalisation mise en oeuvre après la rupture des accords de Bretton Woods ; la Communauté européenne issue de Maastricht en fit la promotion ; l’Allemagne de Gerhard Schröder l’appliqua dans son agenda 2010 tant vanté et présenté comme modèle par certains politiciens français comme François Bayrou ; quant à la France, il fallut attendre François Hollande et Emmanuel Macron pour la mettre en oeuvre, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy étant parvenu à en différer l’application, le premier en jouant la montre, le second en invoquant la crise issue du krach boursier de 2008. Car en effet, il est question par cette mesure de rogner les acquis sociaux si chers aux Français et qui composent une part non négligeable du pacte social scellé à la Libération.

Une page est tournée. Mais qui peut vraiment croire que tout cela va dans le bon sens, que ces décisions sont prises dans notre intérêt et que nous allons ainsi vers le meilleur des mondes ?

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La dette souveraine pour une souveraineté perdue

Depuis quelques années déjà, il est question de la dette dont le montant est devenu astronomique au point que le seul remboursement des intérêts représente désormais le deuxième poste budgétaire de l’État français (plus de 45 milliards d’euros en 2016).

Certains usent de cet état de fait pour nous culpabiliser au motif que nous coûtons trop cher (salaires et cotisations/prestations sociales trop élevés) et nous amener à accepter les recommandations de Goldman Sachs enjoignant notre gouvernement à réduire la masse salariale de 20%. D’autres, ce qui va dans le même sens, dénoncent la gabegie de l’État qui dépense trop si bien que, année après année, depuis 1974 date du dernier exercice budgétaire en équilibre, se creuse le déficit qui alimente la dette.

Pas du tout, dit un petit nombre d’économistes, dont Étienne Chouard, AJ. Holbecq ou P. Derudder, la dette ne répond pas tant à l’accumulation des déficits budgétaires qu’au fait qu’à partir de 1973 (Giscard étant ministre des Finances de G Pompidou avant d’accéder à la Présidence), obligation fut faite à l’État d’emprunter au seul secteur privé (avec intérêts donc) quand jusqu’alors il empruntait à 0% auprès de la Banque de France. Si bien qu’aujourd’hui, 45 ans plus tard, le montant cumulé des intérêts versés aux organismes prêteurs du secteur privé se monte  à environ 1 400 milliards d’euros  (estimation faite en euro courant et non en euros constant). Le montant de notre dette étant de près de 2 100 milliards d’euros, cela signifie que les 2/3 de celle-ci découlent de la décision prise en 1973. Ainsi, sans ces fichus intérêts, notre dette ne serait que de 700 milliards d’euros, une somme très supportable donc et qui, elle, étant dénuée d’intérêts, n’obérerait pas notre avenir.

Mais alors se posent quelques questions.

  • Pourquoi l’État français a-t-il pris cette décision en 1973 et pourquoi n’est-il jamais revenu dessus depuis (du moins jusqu’à 1992, date des accords de Maastricht qui généralisèrent la décision au niveau européen) ?
  • En 1973, l’État avait-il un besoin d’argent tel que les ressources de la Banque de France ne suffisaient pas ?
  • En 1973, emprunter aux marchés financiers (banques privées, fonds d’investissements, assurances), pour des dépenses d’investissements lourds, représentait-il une alternative aux emprunts du type Pinay (1952) ou Giscard (1973) qui tous deux ont coûté un bras, indexés malencontreusement sur le Napoléon pour l’un, sur l’or pour l’autre, l’emprunt Giscard ayant ainsi coûté la coquette somme de 76,7 milliards de francs pour 6 récoltés ?
  • Autre souci de l’époque, l’inflation qui, couplée aux dévaluations, était un fléau. En 1973, n’était-ce pas là la raison principale du choix comme elle fut, aux États-Unis, la raison qui poussa à la rupture des accords de Bretton Woods (une inflation américaine due en grande partie au fardeau de la guerre au Vietnam selon Noam Chomsky) ?
  • Cette décision d’emprunter uniquement sur les marchés financiers privés n’est-elle pas aussi une des conséquences indirecte de la fin des accords de Bretton Woods qui, en désindexant le dollar de l’or, entraîna le flottement des monnaies liées à un étalon dollar instable et dévalué ? Aussi pour mettre un terme aux ravages causés par le couple inflation/dévaluation, ne jugea-t-on pas préférable de maintenir le recours à l’emprunt à intérêts plutôt que d’accorder aux États la facilité d’abuser de la planche à billets via les banques centrales nationales, ruinant au passage le secteur bancaire privé ?
  • Au plan européen enfin, la peur de l’inflation de triste mémoire en Allemagne, car rendue responsable de de la chute de la République Weimar et de l’accession au pouvoir d’Hitler, n’a-t-elle pas conduit à intégrer cette mesure dans le traité de Maastricht, la verrouillant par là même ?

Quoi qu’il en soit, plus de quarante années plus tard, emprunter aux marchés financiers se révèle une mesure désastreuse, les États étant désormais étranglés par leurs dettes, des dettes qui, par ailleurs, pour ce qui concerne la France, sont contractées auprès d’organismes majoritairement étrangers (une part qui tend cependant à diminuer). Si bien que non seulement les États se sont passé la corde au cou, mais de plus, ils se sont rendu totalement dépendants de l’étranger. De là, peut-être, la « sage » précaution prise par nos dirigeants en 2007 de supprimer de la constitution les crimes de haute trahison et d’attentat contre la sûreté de la République (sait-on jamais, un jour, peut-être, les Français, ouvrant les yeux, pourraient bien demander des comptes puisque ce sont eux, nos représentants, garants de notre indépendance qui, en pleine « guerre économique », ont livré le pays aux puissances d’argent majoritairement américaines ou, pour le moins, lui ont tiré une balle dans le pied).

En l’état, depuis Maastricht, aucun gouvernement de l’Union européenne ne peut décider de rompre avec cette pratique consistant à emprunter à intérêt plutôt qu’à taux nul auprès des banques centrales nationales. Pourtant, toutes les grandes nations de l’Union sont concernées par le poids de la dette y compris la vertueuse Allemagne dont la dette est de près de 2 100 milliards d’euros quand l’ensemble des pays de cette même Union traîne une dette de 12 400 milliards d’euros ce qui représente en moyenne 83,5 % du PIB européen.

Mettre un terme à ce système nécessite, en Europe, que l’unanimité soit recueillie afin de modifier l’article 123 du traité de fonctionnement de l’UE (TFUE) qui a repris l’article 104 du traité de Maastricht. Or, obsédée par son passé, l’Allemagne s’y refuserait, l’inflation étant pour elle le pire de maux (l’ombre d’Hitler plane encore sur la conscience allemande et au-delà).

Au plan national français, lors de la dernière élection présidentielle, aucun candidat, même parmi les plus « rebelles », nationalistes ou anticapitalistes, n’a sérieusement abordé cette question et proposé de revoir les modalités d’emprunt. Or, pour les nationalistes, cette question ne peut être qu’essentielle puisque le pays est captif des intérêts privés et étrangers quand les anticapitalistes ne sauraient tolérer plus longtemps cette mainmise de l’argent sur le destin des peuples. Eh bien force est de constater qui ni madame Le Pen, ni monsieur Dupont-Aignan, ni les leaders de la France anticapitaliste, ni monsieur Mélenchon, le grand insoumis, n’ont soulevé ce problème qui, en toute logique aurait dû les conduire à proposer pour le moins une modification de l’article 123 du TFUE, et, plus sérieusement, une sortie de l’UE par l’application de l’article 50 du TUE ainsi que l’ont fait les Britanniques et ainsi que le propose François Asselineau.

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VERSION CONSOLIDÉE DU

TRAITÉ SUR LE FONCTIONNEMENT DE L’UNION EUROPÉENNE

Article 123 (ex-article 101 TCE)

  1. Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci- après dénommées «banques centrales nationales», d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite.
  2. Le paragraphe 1 ne s’applique pas aux établissements publics de crédit qui, dans le cadre de la mise à disposition de liquidités par les banques centrales, bénéficient, de la part des banques centrales nationales et de la Banque centrale européenne, du même traitement que les établissements privés de crédit.

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Sans doute la crainte du bannissement et de la mort politique a-t-elle tempéré les ardeurs de ces « opposants » au système vu le sort réservé à François Asselineau sur les médias, seul homme politique français à proposer de sortir de l’UE, préalable indispensable à qui voudrait redonner à l’État sa liberté vis-à-vis des marchés financiers. Mais, plus encore que la sortie de l’Union européenne, est tracée là, assurément, une ligne jaune absolue, une ligne rouge que nul ne saurait franchir quand bien même le système en place irait à sa perte et alors même que ce système produit des inégalités insupportables, appauvrissant les uns, nombreux, pour enrichir les autres, une poignée de milliardaires, 1826, qui possèdent à eux-seuls 7 050 milliards de dollars soit plus de la moitié de l’ensemble des dettes des pays de l’UE http://www.humanite.fr/infographie-qui-sont-les-1826-milliardaires-dans-le-monde-567260 .

Pourtant, au point où en sont les choses, alors que les États croulent sous les dettes et que l’Europe est menacée d’implosion, édifier de nouvelles règles paraît souhaitable, des règles qui permettraient que ni les États ni les marchés ne soient mis en difficulté. Ainsi, pourquoi ne pas permettre aux États d’emprunter aux Banques centrales pour ce qui concerne les dépenses de fonctionnement, la mauvaise dette, en limitant l’obligation d’emprunt sur les marchés financiers aux dépenses d’investissements, la bonne dette ? Mais un pays, fût-ce la France, peut-il opérer seul un tel changement sans mettre en péril son économie et ses finances ? Un tel changement de règle, s’il devait intervenir, ne relève-t-il pas davantage d’une décision commune européenne ? On sait ce que l’Allemagne en pense mais sait-on ce qu’en penserait le gouvernement américain qui lui ne s’interdit pas d’émettre des obligations auprès de la Réserve fédérale américaine (Entre 2008 et 2012 la Réserve fédérale a acheté 2 300 milliards de dollars de bons du Trésor américain ; source Wikipédia) ?

Dans l’immédiat, gageons que rien ne changera, tant que l’Allemagne redoutera plus que tout l’inflation et tant que les États-Unis ne trouveront aucun intérêt à l’affaire, bien au contraire, l’Europe traînant un boulet qui la rend moins compétitive et qui sape la souveraineté des États qui la composent.

DOCUMENTATION

https://www.youtube.com/watch?v=jxhW_Ru1ke0

https://www.youtube.com/watch?v=ZE8xBzcLYRs

http://www.democratieevolutive.fr/index.php/fr/Economie-a-Valeurs-Ajoutees-Humaines/interets-de-la-dette-de-la-france.html

https://www.youtube.com/watch?v=_CchOY6ZAKk

Contrepoint

 https://www.youtube.com/watch?v=9Febr9kKeaY&index=12&list=PLKVgrNogVYWJqaYEsmyfKUgW2ciQfuHv-
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L’imposture se porte bien

L’imposture est l’une des marques de notre époque. Ce n’est pas la seule mais celle-là est peut-être la plus sournoise. Suivre Roland Gori sur ce thème ne peut que nous éclairer sur ce phénomène.

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La guerre des graines

Avant de signer des accords commerciaux de libre-échange avec le Canada (CETA) puis avec les États-unis (TAFTA), il est bon de savoir avec qui nous négocions et imaginer ce qui pourrait advenir de pareils accords.

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Noam Chomsky analyse notre monde.

Une analyse certes assez pessimiste mais que je partage. Outre le danger d’une guerre nucléaire toujours imminent et celui plus lointain d’un désastre climatique, j’ajouterai le danger d’une universalisation de la culture gagnée par la culture occidentale ce qui correspond en fait au néant culturel.

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Ainsi parlait Jacques Attali

Intéressant de revoir cet enregistrement qui date de 2011 après que monsieur Attali a écrit un livre consacré à la dette : « Tous ruinés dans dix ans » paru en 2010. C’était aussi après avoir présidé la commission pour la libération de la croissance française dont l’un des rapporteurs était Emmanuel Macron, laquelle commission a rendu un rapport publié sous le titre : 300 propositions pour changer la France.

Dans cette conférence consacrée à la question de la dette, Jacques Attali avance comme solution pour l’Europe que celle-ci, en tant qu’entité juridique, puisse recourir à l’emprunt et s’endetter. Or, l’Europe n’ayant en propre aucune dette, elle disposerait d’une capacité d’endettement de 5 à 6 mille milliards d’euros. L’UE pourrait ainsi collectiviser (mutualiser) une partie des dettes des États européens et emprunter pour investir dans des grands projets (susceptibles sans doute de relancer la croissance sur le continent). Évidemment, cela impliquera de lever un impôt européen (qui pourrait être un transfert de taxes et autres contributions) ; cela suppose aussi un budget et un ministre fédéral du budget européen.

Ne pas faire cela, prévient Jacques Attali, signerait la disparition l’Union européenne et la fin de l’euro. Il pensait aussi que l’Allemagne en viendrait tôt ou tard à cette solution.

Par ailleurs, indépendamment de cela, la France devra quand même baisser les dépenses et accroître les impôts.

Six ans plus tard, Emmanuel Macron président met, si j’ai bien compris ce que la presse en rapporte, cette solution Attali sur la table des discussions avec ses partenaires européens et avec la chancelière allemande en particulier laquelle, contrairement à ce qu’envisageait Jacques Attali, ne paraît ni très pressée, ni très enthousiaste. Oui, si c’est nécessaire, aurait-elle répondu.

Pour le reste, Emmanuel Macron devrait suivre nombre des recommandations faites par Jacques Attali qui semble avoir quelque influence sur lui, notamment en matière de baisse des dépenses et d’augmentation des impôts nonobstant les recommandations assez similaires des GOPE fournies par la Commission européenne. Sans doute aussi voudra-t-il achever de mettre en œuvre les 300 propositions de la commission Attali pour libérer la croissance française. Relire le rapport établi par cette commission pourrait s’avérer utile.

Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française

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Emmanuel Macron président

Sondage-presidentielle-la-dynamique-Emmanuel-MacronNous venons d’élire notre nouveau président au terme d’une campagne folle, indigne disent certains, violente disent d’autres, escamotée sans doute, mais une campagne qui a bouleversé le paysage politique français.

Totalement imprévu, le duel final d’entre-deux-tours a opposé deux candidats dont aucun n’appartient à l’un des deux grands courants politiques qui ont dirigé le pays depuis les débuts de la cinquième République. Certes, Marine Le Pen était attendue depuis son score aux élections européennes mais Emmanuel Macron, qui n’est d’aucun parti, était une surprise quand tout le monde prévoyait que serait présent le candidat issu des primaires de la droite et du centre.

Il y a à peine trois ans seulement, Emmanuel Macron était encore totalement inconnu du grand public, œuvrant dans l’ombre comme conseillé du président avant de devenir ministre de l’Économie. Et voilà qu’en quelques mois à peine, l’inconnu, le jeune énarque qui jamais ne s’est présenté à aucune élection, accède aux plus hautes fonctions, élu président de la République à moins de 40 ans. Du jamais vu en France. Plus jeune encore que le prince Napoléon, élu au suffrage universel en 1848 (futur Napoléon III) et nettement plus jeune que Valéry Giscard D’Estaing, élu à 48 ans en 1974.

Autre résultat de cette improbable élection, la décomposition de la scène politique qui se distribue désormais entre mondialistes et souverainistes, clivage par lequel devront se répartir les courants et les chapelles appartenant aux futurs-ex-partis de droite et de gauche, PS et LR, sans oublier le centre, UDI et Modem, et les écologistes qui, déjà, sont dispersés façon puzzle comme dirait Michel Audiard.

Le combat politique opposera demain les tenants de la mondialisation – et donc, de l’Union européenne qui en est l’émanation- aux tenants du retour à l’État souverain qui dénoncent les travers de cette mondialisation et qui, donc, sont critiques vis à vis de l’Union européenne, souhaitant une autre Europe ou la rupture avec celle-ci.

Être mondialiste, c’est approuver la globalisation économique, financière, marchande ou culturelle, c’est prôner le libre échange des marchandises et des capitaux dans le monde entier et la libre circulation des hommes au sein de l’Europe. Être mondialiste, c’est aussi, selon l’opinion répandue, être de son siècle, ouvert à la modernité et aux autres, être prêt à accueillir toutes les innovations alors qu’être souverainiste, c’est vouloir recouvrer une souveraineté perdue ce qui suppose un retour à l’état antérieur qui, naturellement, conduit les tenants du progrès à dénoncer le caractère rétrograde de l’entreprise qualifiée de conservatrice, réactionnaire ou passéiste. Être souverainiste, disent les mondialistes, c’est opter pour le repli sur soi qui signe une phobie du monde, des autres, de l’avenir… quand ces derniers dénoncent l’allégeance des États – et donc des peuples – aux instances supranationales qui régissent l’économie globalisée (FMI, Banque Mondiale, OMC entre autres et, en Europe, la Commission européenne), une allégeance coupable de porter atteinte aux droits des peuples à disposer d’eux-mêmes et donc, coupable de porter atteinte à la démocratie.

Dans un monde ouvert et devenu global, les uns se veulent les ardents défenseurs de la liberté individuelle quand les autres défendent la liberté des peuples ; les uns appréhendent leur vie dans « l’ici et maintenant », un ici qui peut aussi bien être un ailleurs (en Suisse : suivez mon regard), un « Heimat » qui est l’endroit où l’on décide de résider, alors que les autres conçoivent leur existence en référence à un patrimoine et à un héritage qui les amènent à éprouver leur vie comme installée dans une identité et dans un projet collectif qui conservent un cadre historique et national.

Sont ainsi posés les éléments soutenant deux conceptions de l’individu dans son rapport au monde tel qu’il est au siècle où nous sommes et où, pour la première fois dans l’Histoire, est posée la question de l’avenir de l’homme aussi bien physiquement (menacée par la guerre nucléaire) que mentalement (quand sont attaquées les identités nationales dans un monde d’uniformisation culturelle). Or, bien souvent, le débat verse dans l’invective, les uns, mondialistes, étant accusés d’être les valets des puissances d’argent (qui existent), accusés également d’être de doux rêveurs pacifistes et libertaires ou alors d’être de ces « bourgeois-bohèmes », sorte d’héritiers des soixante-huitards quand les autres, souverainistes, sont renvoyés au passé obscur des nationalismes qui menèrent aux guerres d’extermination dont on exhume régulièrement les atrocités, devoir de mémoire oblige, parmi lesquelles, horreur des horreurs : la Shoah. Plus tendance et censée tout résumer cette dernière invective : les uns sont des «europhiles» parce qu’opposés à d’affreux « europhobes », une appellation qui sous-entend qu’ils sont un peu malades comme le sont les claustrophobes, les agoraphobes, les nosophobes et, plus encore, les homophobes et les islamophobes de fâcheuse réputation.

C’est donc dans ce contexte qu’est intervenu le premier tour de cette élection présidentielle qui permet d’évaluer les forces électorales des deux camps.

Du côté des mondialistes, on relève :

  • 24,01 % pour Emmanuel Macron, digne représentant des mondialistes,
  • 20,01% pour François Fillon, dont les troupes sont toutefois bigarrée comprenant quelques « euroseptiques » comme Henri Guaino, et
  • 6,36% pour Benoît Hamon représentant d’un PS et d’une partie des écologistes dont certains ne sont pas franchement « europhiles » ou mondialistes.

soit : 50,38%

Du côté des souverainistes, on relève :

  • 21,3% pour Marine Le Pen qui veut renégocier les traités européens ou sinon sortir de l’UE afin de pouvoir mettre en œuvre son programme de préférence nationale
  • 19,58% pour Jean-Luc Mélenchon qui veut à peu près la même chose que le FN vis à vis de l’UE mais pour pouvoir mener une politique qui soit vraiment de gauche
  • 4,7% avec Nicolas Dupont-Aignan qui veut une autre Europe, une Europe des nations
  • 1,72% pour les partis de la gauche révolutionnaire farouchement opposés à la mondialisation
  • 0,92% pour François Asselineau qui propose une sortie de l’EU, de l’euro et de l’OTAN et qui est le plus nettement antimondialiste
  • 0,18% pour Jacques Cheminade qui combat le pouvoir de la finance internationale

soit :48,30% (Nonobstant le score de Jean Lasalle, le poète-paysan égaré en politique, celui-ci étant inclassable ce qui, pour moi, est une forme d’hommage à l’homme).

 

Autant dire que la France est également partagée avec, contrairement à ce qui apparaît dans les chiffres, un léger avantage aux souverainistes car il existe quelques égarés, troupes de Jean-Pierre Chevènement ou d’Arnaud Montebourg chantre du « produire français » restées proches du PS et chez Les Républicains, ceux qui suivent un personnage comme Henri Guaino qui cultive l’ambiguïté. Avantage aussi du fait que les souverainistes se répartissent dans des formations relativement nouvelles comme le FN, version relookée par Marine Le Pen qui demain changera sans doute d’appellation, La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan et l’UPR de François Asselineau alors que les mondialistes, soi-disant novateurs, appartiennent à des partis politiques vieux comme Mathusalem avec un PS créé en 1969 succédant à une SFIO née en 1905 et un parti Les Républicains, dernier avorton de l’UNR fondée en 1958 avec le retour de de Gaulle au pouvoir et qui donna l’UDR, en 1967, puis le RPR, en 1976, et l’UMP en 2002. Tout cela fait sacrément daté pour qui, étant mondialiste, se veut le chantre de la modernité. Mais tout cela est amené à changer à l’issue de cette élection.

Nous allons donc vivre, sauf imprévu, cinq années supplémentaires où rien de fondamental ne se produira. Le mandat d’Emmanuel Macron sera dans la continuité de ce qui se fait depuis que s’applique le traité de Maastricht (et ceux qui suivent) si bien que l’hôte de l’Élysée n’est plus qu’un simple gestionnaire-comptable ainsi que l’avouait François Mitterrand qui, en maître d’œuvre machiavélique, avait ouvert cette voix européenne sans doute pour y laisser sa trace dans l’Histoire quand, en France, en 1983, était devenu patent son échec à créer une France socialiste à laquelle il ne croyait pas lui-même. Sans doute aussi, espérait-il ainsi, sur la scène européenne, dépasser la figure de de Gaulle, son rival historique.

Mais en réalité, en œuvrant pour la future Union européenne, François Mitterrand n’a fait que servir les intérêts américains auxquels de Gaulle avait toujours tenté de résister.

Nous en sommes là.

Nous en étions là car une partie de l’édifice mitterrandien vient de s’effondrer : le PS d’Épinay est mort.

François Hollande, l’homme du compromis, l’homme de la synthèse, le fils spirituel de François Mitterrand, le plus petit commun dénominateur des primaires socialistes de 2012 après qu’un scandale a éliminé le favori d’alors, un certain DSK (tiens donc, un scandale ! mais aucun rapport avec François Fillon), François Hollande, donc, fut un élu par défaut, objet du rejet d’un Nicolas Sarkozy jugé indigne de la fonction présidentielle. Ayant échoué dans sa lutte contre le chômage, faute de pouvoir se présenter à sa propre succession, François Hollande a achevé de détruire l’édifice mitterrandien dont il était l’héritier mais, pour ne pas mourir totalement, il a passé le relai à sa créature, Emmanuel Macron.

Ainsi que je l’écrivais dans mon dernier livre : « L’impuissance au pouvoir », ce dernier était non pas un félon mais un missile chargé de dynamiter la droite et le centre et de rapporter les 7 millions d’électeurs qui avaient soutenu François Bayrou en 2007 sur le thème « ni droite, ni gauche ». Candidat « surprise », il est élu, porté par l’oligarchie qui tient les médias et les organismes de sondages ;  il laisse derrière lui un PS moribond et une droite aux abois, en attendant les élections législatives qui promettent de nouvelles surprises.

À suivre dans les jours qui viennent.

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Élections de 2017 : le changement c’est maintenant.

Quel que soit le résultat de l’élection présidentielle, on peut déjà dire que cette élection est à nulle autre comparable et qu’à l’issue de celle-ci le paysage politique français ne sera plus celui qu’il était avant elle.

Ce fut d’abord un jeu de quilles qui vit disparaître lors des primaires de la droite et du centre quelques dinosaures et autres favoris comme Alain Juppé et Nicolas Sarkozy ou bien encore Jean-François Copé ; ce fut ensuite la défection du candidat naturel de la gauche, le président sortant qui, pour la première fois sous la cinquième république, ne postula pas à sa propre succession ; ce furent encore l’élimination d’Arnaud Montebourg qui faisait son « grand » retour et de Manuel Valls, favori de son camp, lors de primaires socialistes ridiculement nommées « La belle alliance populaire », une alliance tellement belle que Manuel Valls s’en est allé rejoindre le soi-disant félon Emmanuel Macron. Puis ce fut au tour de François Bayrou de disparaître dans la mouvance « En marche », ralliant celui qui cherchait à lui ravir ses voix de 2007 obtenues sur le thème du « ni droite, ni gauche ».

Mais le jeu de massacre de cette élection ne concerne pas seulement les personnalités, il touche aussi les partis traditionnels. Ce fut le parti des écologistes qui, le premier, vola en éclat avant même que ne s’engage la campagne électorale. Exit EELV. Puis ce fut la déconfiture de ce qui restait encore d’un PS représenté par le pâle « frondeur » Benoît Hamon et qui, à terme, n‘atteignant pas le second tour, ne pourra qu’exploser. Et l’on verra les uns rejoindre Jean-Luc Mélenchon quand les autres prendront le train « En marche » avec Emmanuel Macron. Nul doute également que si François Fillon n’emportait pas cette élection, le parti « Les Républicains » ne résisterait pas à la défaite. Et l’on assisterait alors à une dispersion (débandade) de ses membres, les uns allant chez Nicolas Dupont Aignan, les autres chez Emmanuel Macron – plus nombreux sans doute, surtout en cas de victoire de celui-ci -, quand d’autres s’en iront grossir les rangs du FN de Marine Le Pen ou de l’UPR de François Asselineau.

Autre résultat, contrepoint des perdants de cette élection : les gagnants. Quel que soit le vainqueur au soir du 07 mai, on peut dire que sortent grandis de la campagne électorale aussi bien Emmanuel Macron, le chouchou des sondages et des médias, Marine Le Pen qui a toutes les chances de parvenir au second tour devenant dès lors incontournable, Jean-Luc Mélenchon qui aura confirmé sa percée de 2012, et François Asselineau sorti non pas de nulle-part mais de l’anonymat médiatique où il était cantonné alors qu’il filait sa pelote sur le Net. Ces personnalités et leurs programmes font apparaître un nouveau clivage, celui qui distingue les partisans d’une mondialisation heureuse (et donc de l’Union européenne dont elle est une émanation) et ceux qui défendent la souveraineté nationale et qui veulent soit réformer l’Union européenne, soit s’en extraire. Ce clivage, masqué lors des primaires de droite comme de gauche où se retrouvaient une majorité écrasante de mondialistes « europhiles », se dévoila ensuite, lors de la seconde phase de cette campagne, à l’instigation du Front national dont le patriotisme affirmé en fait un europhobe (à moins que ce ne soit l’inverse, l’UE étant « souverainophobe »), mais aussi des rebelles comme Jean-Luc Mélenchon, à gauche, ou Nicolas Dupont Aignan, à droite, et enfin avec François Asselineau qui propose un Frexit. Aussi désormais, secondaire apparaît le clivage droite/gauche où se répartissent des mondialistes « europhiles » de droite, François Fillon, de gauche ou du centre gauche, Emmanuel Macron, et des souverainistes de droite avec Marine Le Pen et Nicolas Dupont Aignan, et de gauche avec Jean-Luc Mélenchon. Demeure à part le cas de François Asselineau, un souverainiste qui n’est ni de gauche ni de droite (l’anti Macron en somme).

Enfin, ultime conséquence de cette élection, celle qui marque la mort des primaires qui ont été catastrophiques aussi bien pour la droite que pour la gauche ; elles étaient sensées apporter une solution au défaut de leadership dans les grands partis traditionnels mais elles se sont révélées en fait comme annonciatrices et actrices de la décomposition interne de ces partis, une décomposition qui n’est sans doute pas étrangère, d’ailleurs, à la celle du pouvoir Élyséen qui est aussi celle de l’État français dont l’impuissance est devenue criante durant la présidence de François Hollande. Exit alors les partis dits de pouvoir.

À l’occasion de cette élection présidentielle, on peut vraiment dire qu’une page de notre histoire politique se tourne.

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Churchill avait vu juste

images« Lorsque le progrès des armes permettra à tout le monde de tuer tout le monde, personne n’aura plus envie de tuer personne. {…} Il se pourrait bien que par un sublime paradoxe, nous atteignions ce stade de l’Histoire où la sécurité serait le vigoureux enfant de la terreur, et la survie la sœur jumelle de l’anéantissement. »

Winston Churchill. Discours aux Communes sur l’arme atomique, le 03 novembre 1953.

 

L’ère post-guerrière et le nouvel ordre mondial

Nous y sommes. Nous sommes parvenus en ce temps jusqu’alors ignoré des hommes où, terrorisés par leur propre puissance, ils ne peuvent plus donner suite au cours habituel de l’Histoire qui, depuis son origine, était déterminé par la force des armes.

bombe_atomique_israelAprès les horreurs et les ravages engendrés par deux Guerres mondiales, après la violence barbare planifiée et mise en œuvre par l’Allemagne nazie, après Hiroshima qui ouvrit l’ère du nucléaire pour les armes dites alors, à juste titre, de destruction massive, il devenait urgent et impératif d’empêcher toute velléité de conquête militaire. Plus jamais ça, a-t-on proclamé en 1945 comme on l’avait fait en 1918 quand le monde était sorti effrayé de l’hécatombe laissée par quatre années de combat. Mais cette fois les paroles devaient se traduire en actes, produire du concret car, à laisser aller les choses comme elles allaient depuis cinq mille ans, c’en serait assurément fini d’une humanité précipitée dans le néant, ce serait la fin absurde du monde.

space_the_fall_of_an_asteroid_015800_Aussi, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et après que les premières bombes atomiques ont démontré leur puissance phénoménale, un nouvel ordre mondial fut élaboré et mis en place afin que l’instinct de domination qui anime le cœur des hommes se détourne de l’usage des armes pour trouver à s’assouvir dans la compétition économique. À partir de ce moment fondateur de l’ère post-guerrière, l’argent accéda au statut de phallus en lieu et place du glaive. Changement de paradigme. Hier, simple nerf de la guerre, l’argent subordonne désormais le glaive ; il est le nouveau maître autour duquel s’organise l’ensemble des activités d’un monde qui doit se résoudre à devenir pacifique s’il veut survivre.

31319-smlBannir la guerre est le credo du nouvel ordre mondial, un credo repris par l’ONU chargée de dire le droit international. Principales sources de conflit, les frontières sont déclarées intangibles (ce qui interdit toute conquête territoriale) ; par ailleurs, est proclamé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ouvrant ainsi l’ère de la décolonisation qui doit solder les comptes de l’Histoire récente mais qui, comme on put le constater dans les années 90 au moment de la dislocation du bloc soviétique, ne fut pas sans poser quelques problèmes, dérogeant au principe d’intangibilité des frontières. Autre principe visant la paix du monde : instituer des méthodes garantissant qu’il ne sera pas fait usage de la force des armes, sauf dans l’intérêt commun. Principes essentiels, certes, mais qui ne sauraient seuls suffire à instaurer et à garantir une paix durable. Aussi, tirant les leçons de l’échec de la SDN, l’ONU se donna également pour mission de veiller au développement économique et social de l’ensemble de la population vivant sur la planète afin de mettre en place un cercle vertueux, allant de la paix au développement, partout où s’exerce le cercle vicieux par lequel la pauvreté fait le lit de la guerre qui, à son tour, engendre la misère. Le modèle socioéconomique retenu pour atteindre cet objectif ambitieux fut le modèle capitaliste, le plus apte à nourrir les échanges de toutes sortes (marchandises, capitaux, travail, travailleurs…) ce qui déboucha sur la globalisation telle que nous la connaissons depuis la fin du siècle dernier, une mondialisation des échanges favorisée à la fois par l’échec du modèle communiste mais aussi par l’essor des moyens de transport et les progrès considérables obtenus dans les domaines des télécommunications et de l’informatique. S’ensuivit ce qui était attendu : une gigantesque redistribution des richesses par laquelle la commisération des pays les plus riches à l’égard de régions immensément peuplées comme la Chine ou l’Inde, livrées aux famines, laissa place à la concurrence du travail et aux délocalisations industrielles. L’Inde, la Chine et quelques autres pays en Amérique latine et ailleurs purent progressivement quitter le tiers-monde pour accéder au statut de pays en voie de développement, des pays dont les taux de croissance font pâlir d’envie nos contrées et dont les fonds souverains font contrepoids à nos dettes abyssales et non moins souveraines.

tomahawk-cruise-missile-bosnian-genocide1Bannir la guerre, c’est également savoir faire la « guerre » à la guerre y compris par la force des armes (dans l’intérêt commun, précise l’ONU) ce qui, dans un premier temps et d’une certaine façon, était réalisé par l’équilibre de la terreur obtenu entre les deux Grands, États-Unis et URSS. Ensuite, après 1991 et l’effondrement de l’Empire soviétique, ce que l’on nomme la communauté internationale se chargea de contrer toute velléité de conquête ou de constitution d’empire. Ce fut l’intervention en Irak en 1990 lorsque Saddam Hussein pensa pouvoir annexer son voisin koweïti ; ce furent ensuite les opérations menées en Bosnie et au Kosovo où il s’agissait, notamment, de contrer les visées nationalistes des Serbes qui les portaient à rêver d’une grande Serbie en Europe ; ce fut encore l’intervention militaire en Afghanistan après qu’une partie du monde musulman a déclaré la guerre à l’Occident en détruisant les tours jumelles à New York ; ce fut, enfin, dans la foulée, l’entreprise folle de George W Bush qui lança sa coalition dans une « guerre préventive » en Irak, le président américain suspectant le raïs irakien de détenir des armes de destruction massive. Circonscrire un conflit (la Bosnie hier, Daech aujourd’hui ou l’Ukraine), tuer dans l’œuf les velléités de conquête (l’Irak en 1990, le Kosovo en 1999), c’est suivre cet objectif capital : que jamais un conflit ne dégénère au point d’entraîner un pays détenteur de l’arme nucléaire dans une logique qui le conduirait à en faire usage. Ne jamais s’approcher trop près du gouffre qui nous anéantirait.

telechargement-1Bannir la guerre, c’est encore lutter contre les nationalismes qui ont conduit les peuples européens aux massacres de masses et à la barbarie. Supplanter les États-nations si prompts à verser dans le nationalisme, particulièrement en Europe, était considéré comme une nécessité absolue. Ce fut le rôle dévolu à un ensemble de structures supranationales qui comprennent, nonobstant l’ONU héritière de la SDN qui dit le droit international et veille à son respect : le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, pour tout ce qui touche à l’économie et à la finance, ainsi que les accords du General agreement on tariffs and trade (GATT) pour ce qui concerne les échanges commerciaux (accords qui déboucheront sur la création de  l’Organisation mondiale du commerce « OMC » en 1995). Cet ensemble structural issu des accords de Bretton Woods, signés en 1944, préludait ainsi à une forme de gouvernement mondial qui resta plus ou moins dans l’ombre jusqu’en 1991, relativement ignoré des gouvernements nationaux, pour se révéler lorsque le monde sortit de la bipolarité.

onu_logoAussi inspirée qu’elle le fût par l’impérieuse nécessité d’éviter la catastrophe ultime, l’idée qui prévalut à cet ordre nouveau était animée par la générosité et le désir de tirer les leçons d’une Histoire tragique qui, à se poursuivre, eût été la chronique d’une mort annoncée. L’avenir de l’humanité exigeait d’œuvrer pour la paix et le bien-être de l’humanité, deux pôles indissociables. Pour tenter d’assurer cet avenir, ce qui revient à éviter le pire, il faut, nous dit  la Charte onusienne « préserver les générations futures du fléau de la guerre » et pour cela, « proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites, {…} favoriser le progrès social et instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande,{…} recourir aux institutions internationales pour favoriser le progrès économique et social de tous les peuples », ce qui échoit au FMI chargé de « contribuer à un niveau élevé d’emploi, à la stabilité économique et de faire reculer la pauvreté » et aux accords du GATT qui visent à « améliorer le bien-être des populations des pays membres en favorisant autant que possible l’harmonie, la liberté, l’équité et la prévisibilité des échanges, {…} et aider les gouvernements à régler leurs différends commerciaux ».

images-1Ce sont ces mêmes objectifs de paix par la réconciliation des peuples qui ont présidé à la construction de l’Union européenne, et c’est dans ce même esprit visant à favoriser le développement économique et social de l’ensemble des Européens, par-delà la volonté des peuples, que furent appliquées sur notre continent les règles édictées par Bretton Woods et que fut reproduite son architecture supranationale avec la Commission européenne, organe décisionnaire, et avec la Banque centrale européenne (BCE), une banque indépendante des gouvernements nationaux.

 

 

La pax americana

Et ainsi irait le monde dans la paix recouvrée et pour le bien-être du plus grand nombre. Louable entreprise que celle-ci mais qui, à l’épreuve de la réalité, fut passablement mise à mal et sensiblement dénaturée.

sam-oncle-uncle-want-usaIl faut dire qu’à l’origine de ce que d’aucuns nomment la gouvernance mondiale, outre le présupposé de base, toujours discutable, d’une paix obtenue par la prépondérance accordée à l’argent sur toute autre valeur, se faisait sentir la marque des Américains sortis grandis des deux Guerres mondiales et grands vainqueurs de la barbarie nazie avant de terrasser le totalitarisme soviétique. Énorme avantage politique, économique et moral. Quoi de plus naturel alors, légitime même, pourrait-on dire, que de voir cette Amérique devenue la première puissance économique, commerciale et militaire au monde affirmer son leadership sur le monde dit libre dont elle peut se prétendre le phare. C’est ce qu’elle fit lors des accords de Bretton Woods par lesquels le dollar devint la référence, étant déclaré seule monnaie à pouvoir être convertie en or qui était auparavant la valeur étalon. Aussi, dans les faits, l’étalon or a été remplacé par l’étalon dollar, une situation qui dura jusqu’en 1971 quand les États-Unis suspendirent la convertibilité du dollar en or, car devenue trop contraignante pour l’économie, pour en faire une monnaie « flottante ». Enfin, à partir de 1991, libérée du rival communiste, l’Amérique put étendre son influence sur l’ensemble de la planète qui, partout, se mit peu à peu aux couleurs du capitalisme libéral et d’une culture occidentale made in USA qui porte en elle les principes de liberté individuelle, d’égalité de tous en droit et de démocratie. Le soft-power put gagner du terrain chaque année, en Europe, en se déployant de Roscoff à l’Oural, et en Asie où il débarqua sur les rivages de la Chine communiste. Fin de l’Histoire écrivit Francis Fukuyama.

Tout serait achevé, en effet, si le géant ne commençait à souffrir de son gigantisme et s’il ne générait, ici et là, quelques contradictions et quelques contradicteurs si bien que certains ont pu évoquer le déclin de l’Empire américain.

images-2C’est peut-être parce qu’il sentait sa fin approcher que le géant américain, inquiet, a pu verser dans l’interventionnisme façon George W Bush qui, sous la pression d’une cohorte de conseillers ultra conservateurs et suppôts des lobbies industriels et pétroliers, tomba à bras raccourcis sur l’Irak et son tigre de papier sous des prétextes fallacieux, soucieux avant toute chose de garder la main sur les réserves de pétrole du Moyen-Orient. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle, depuis un quart de siècle, l’Amérique déclinante chercha à imposer sa puissance de toutes les manières possibles : par la force des armes (le hard Power des faucons de Washington avec Bush-fils), la force commerciale, financière, scientifique et culturelle au sens large, incluant Apple, Google, Amazon, Facebook… sans oublier celle de l’espionnage de la CIA et de la NSA (National Security Agency) ou celle du contrôle de l’information par les médias… tout ce qui constitue le soft power. C’est la pax americana, l’hégémon de l’hyperpuissance américaine ainsi qu’Hubert Védrine désigne cette Amérique dominatrice. C’est enfin cette perception ou cette réalité du déclin américain en cours qui a porté Donald Trump au pouvoir, la globalisation, pourtant prônée par l’Amérique, ayant fini par se retourner contre elle et principalement, contre sa classe moyenne. Suivant sa pente naturelle, la créature capitaliste et libérale s’est affranchie de son créateur américain ; elle vit désormais pour elle-même et profite à d’autres, tous ces pays perçus hier comme d’immenses marchés mais qui, aujourd’hui, sont des concurrents à part entière de l’économie des États-Unis. Si le monde post-soviétique est mono polaire dans la mesure où le seul système socioéconomique de référence est celui du capitalisme libéral, il est également multipolaire par l’influence grandissante de puissances économiques rivales comme la Chine, la Russie ou l’Inde. C’est pourquoi, désireux de reprendre la main sur le Système – la créature émancipée – pour renverser la tendance et tenter d’enrayer le déclin, le président américain nouvellement élu, Donald Trump, remet en cause les fondements mêmes de ce nouvel ordre mondial qui nous régit maintenant depuis plus de 70 ans. Saura-t-il mettre en œuvre cette révolution, car c’en est une, et en aura-t-il les moyens ? Rien n’est moins sûr car, outre la détermination et la compétence du nouveau président américain, la question est de savoir ce qu’il reste de pouvoir aux dirigeants politiques, fussent-il ceux des plus grandes puissances dans une époque dominée par les acteurs de l’économie et de la finance constitués en sociétés, firmes, banques, organismes financiers qui sont autant de monstres transnationaux, libres d’œuvrer comme bon leur semblent et où bon leur semblent. Insaisissables dans un monde qui leur est grand ouvert, ces acteurs brassent en outre des capitaux dont la masse dépasse le budget de nombreux États, si bien que rien ni personne ne saurait venir contrarier leur projet ni s’opposer à leur volonté. Ainsi, lors de la crise des subprimes, le président Obama fut empêché de sanctionner les fautifs ou d’instaurer un quelconque contrôle sur les activités des grandes banques et des groupes financiers, ainsi également, autre exemple pris plus près de nous, monsieur Mittal, géant mondial de la sidérurgie, imposa-t-il sa décision face au président François Hollande, fraîchement élu, lorsqu’il fut question de l’avenir des hauts-fourneaux, notamment à Florange.

jrDétenteurs du nouveau phallus de l’Après-guerre, les Empires pétroliers, industriels, commerciaux, bancaires, financiers, médiatiques, informatiques… règnent en maîtres absolus. Quand par ailleurs, leurs dirigeants appartiennent au club très restreint des milliardaires en dollars, rien ne saurait leur résister, car tout s’achète. Et là encore prédomine l’Amérique qui entre 13 des plus grosses fortunes dans le top 20. Parmi celles-ci se retrouvent Bill Gates, créateur de Microsoft, homme le plus riche du monde avec plus de 75 milliards de dollars ; viennent ensuite, entre autres, Warren Buffet, 61 milliards, PDG de Berkshire Hathaway, un Empire financier et bancaire, Jeff Bezos, 45,2 milliards, créateur d’Amazon, Mark Zuckerberg, 44,6 milliards, créateur de Facebook, ou Larry Page de Google avec 35, 2 milliards.

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Plus généralement, si le nouvel ordre mondial parvient à réduire globalement la pauvreté dans le monde, il génère aussi une énorme disparité entre les riches et les pauvres, disparité qui ne cesse de croître pour devenir intolérable. Ainsi, comme le rappelle Alain Badiou dans son petit livre « Notre mal vient de plus loin », 1% seulement de la population détient 46% des ressources disponibles. En allant sur Wikipédia, on apprend qu’au sommet de cette « élite », on dénombrait en 2015 pas moins de 1826 milliardaires en dollars qui, à eux seuls, accumulaient 7 billions de dollars, soit sept mille milliards de dollars, une somme colossale qui ne cesse de suivre une tendance haussière à laquelle la crise de 2008 n’a pas porté préjudice, bien au contraire, puisqu’en 2007 on ne recensait que 946 milliardaires qui se partageaient 3,5 billions de dollars, soit deux fois moins qu’actuellement, quand en l’an 2000, ces milliardaires n’étaient que 470 et pesaient moins d’un billion de dollars. En élargissant un peu le spectre au-delà de cette archi-minorité richissime, existe un écart de fortune colossal entre une oligarchie qui ne représente que 10% de la population et qui se partage 86% des ressources disponibles et les autres qui sont donc les 90% restants. Parmi la majorité immense qui représente les neuf-dixièmes de la population se retrouvent ceux que l’on peut rattacher à la classe moyenne, soit environ 40% de la population, classe moyenne qui se partage le solde des ressources mondiales qui n’est donc que de 14%, pourcentage en baisse ce qui offre une des explications à l’élection de Donald Trump. Restent ensuite tous ceux qui ne possèdent rien, ceux qui n’ont pas un sou vaillant. Cela signifie qu’un homme sur deux n’a aucun avoir, soit parce qu’il dépense ce qu’il gagne, étant un simple travailleur/consommateur non épargnant, soit parce qu’il n’entre pas dans les circuits du travail et de la consommation formant une catégorie qu’Alain Badiou désigne comme celle des laissés pour compte et qui comprend tout de même deux milliards d’individus. Or, dans le monde de l’argent roi, ce quart désargenté de l’humanité est considéré comme n’ayant aucune valeur et est empêché d’exister tant que le système productif ne parvient pas à lui fournir du travail. Ces deux milliards d’individus laissés pour compte, pauvres parmi les pauvres, sont la marque de l’échec du nouvel ordre mondial dans son combat affiché contre la pauvreté (qui est une source de conflits) et celle de ce qui reste à accomplir ; ils sont également la masse par laquelle le système capitaliste perdure, ils en sont la nécessaire réserve : que vienne à s’épuiser cette réserve, à se résorber la pauvreté, et le système atteindra alors ses limites.

Le cas européen

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Dans ce monde de l’Après-guerre, l’Europe occupe une place à-part. Elle est le lieu du drame qui amena la civilisation à désespérer d’elle-même. Elle demeure le lieu supposé de tous les dangers tant l’Histoire paraît y être un éternel recommencement. Phares du monde durant des millénaires, les nations d’Europe ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes après que deux Guerre mondiales les ont ravagées et ruinées. Le centre du monde s’est déplacé outre-Atlantique. À partir de 1944, l’Amérique aidée par la communauté internationale acheva d’asseoir son autorité sur ce continent économiquement et moralement dévasté. Outre la tutelle exercée par la gouvernance mondiale, ce fut l’instauration du plan Marshall et le déploiement de l’OTAN, l’un étant destiné à aider au redressement économique des pays sortis exsangues de la guerre, l’autre apportant la protection militaire de l’Amérique à une Europe occidentale menacée par les forces du pacte de Varsovie regroupées sur sa frontière est. Tout cela accompagna la Libération en même temps qu’eut lieu l’occupation du libérateur et que fut entamée la dénazification des Allemands de la partie occidentale, la RFA. L’ensemble de ce programme d’aides initié par Washington et par la gouvernance mondiale n’était pas totalement désintéressé. Redressée, l’Europe redevenait un partenaire commercial profitable à l’économie du monde et à l’économie américaine en particulier. Plus important encore, redevable par les termes mêmes du plan Marshall qui l’obligeait, et tributaire de la protection militaire du grand frère américain aux pires heures de la guerre froide, cette Europe affaiblie et traumatisée était naturellement en position de subordination vis-à-vis des États-Unis et de la gouvernance mondiale, une position qu’adopta la RFA – reconnaissante d’être réadmise dans le concert des nations – et que refusa obstinément de Gaulle devenu président qui, fort de la mise au point de la dissuasion nucléaire française, s’empressa de quitter la structure de l’OTAN et d’appliquer une politique qui fût indépendante. C’est aussi à cette position de subordination que s’opposèrent tous les partis communistes d’Europe occidentale qui, dans les années qui suivirent la Libération, pesaient d’un poids politique important.

À partir des années 80, un tournant fut pris quand déferla sur le vieux continent la vague du libéralisme économique partie de Washington alors que diminuait fortement l’influence des partis communistes et que, dans le même temps, le modèle et l’économie soviétiques étaient à bout de souffle. Relayée par Londres, cette idéologie libérale, conforme aux principes de la gouvernance mondiale, inspira fortement la construction d’une Europe communautaire laissée en jachère depuis l’adoption du marché commun. Et c’est sous l’impulsion de la France « socialiste » de François Mitterrand, il convient de le souligner, que l’Europe s’est convertie à la religion libérale dont les Britanniques étaient les apôtres et à laquelle adhéraient plus ou moins des Allemands pragmatiques et toujours enclins à suivre ce qui provient d’outre-Atlantique. Et cette conversion libérale allait s’appliquer à l’Acte unique européen qui créa le marché unique – une vaste zone de libre-échange -, puis aux accords de Schengen et, enfin, au traité de Maastricht, pierre angulaire de la construction européenne qui installa la supranationalité de la Commission et qui conduisit à la monnaie unique avant d’aboutir au traité de Lisbonne.

Ainsi fut transformée – modernisée – l’Europe des États-nations, cette vieille Europe de l’ère historique qui devait prendre fin en avril 1945 avec le suicide d’Hitler. Or, aujourd’hui, c’est cette Europe nouvelle, cette belle Europe de la fraternité affirmée des peuples, libérée de ses frontières d’antan et affichant partout le modèle démocratique, qui se trouve menacée, secouée par une succession de crises qui n’en finit plus depuis 2008, la crise des subprimes américaine débouchant sur celle économique, politique et institutionnelle de l’Union européenne et de l’euro liée à la dette insolvable de petits pays de la zone euro.

Nul ne sait actuellement si l’Europe parviendra à surmonter l’ensemble des problèmes soulevés depuis 2008, mais il est certain qu’à la lumière de ces crises, fut mis en lumière le niveau de subordination, pour ne pas dire plus, dans lequel se trouvaient tous les États européens, y compris les plus prospères. Ce fut d’abord la question de la dette dite souveraine qui révéla au public la subordination des États aux marchés financiers auxquels les gouvernements nationaux devaient faire appel après qu’il leur fut interdit de s’approvisionner sur fonds publics. Ainsi, rendus libres d’emprunter tant et plus pour financer grands projets et grands travaux mais aussi pour soutenir ou relancer l’économie ou, comme actuellement, pour régler les dépenses de fonctionnement, les pays d’Europe se sont passés la corde au cou, une corde qui s’est resserrée à mesure qu’augmentait la dette. Actuellement, pour la France, comme pour l’Allemagne pourtant considérée comme le bon élève de l’Europe, cette dette représente une masse de plusieurs centaines de milliards d’euros (2 100 milliards pour nous). Énorme poids pesant sur les générations à venir, capital colossal qui, à défaut de n’être jamais remboursé, sert cependant de base de calcul aux intérêts qui, eux, sont remboursés, intérêts dont les taux sont variables en fonction, notamment, des notations fournies par des agences ad hoc. Le triple « A » est notre trésor national, clama Alain Minc quand le président Sarkozy tremblait à la seule idée de perdre une lettre. L’Europe était donc dans la main des banques. Elle l’est toujours et nous avec elle. Ce fut aussi la révélation du niveau de subordination des États aux instances supranationales, à cette gouvernance mondiale dont la Commission européenne est l’émanation. Tout le monde put constater à l’occasion de la gestion de la crise grecque avec quelle brutalité la troïka, qui regroupait FMI, Commission européenne et BCE, mis la Grèce sous tutelle, faisant fi de la volonté de son gouvernement comme de celle exprimée par le peuple consulté par référendum. Effrayant paradoxe quand cette Europe qui se veut le chantre de la démocratie foule au pied sans vergogne la volonté des peuples, une pratique qu’elle avait déjà adoptée, plus finement sans doute, avec la complicité des gouvernements nationaux, lors de l’adoption du traité constitutionnel devenu traité de Lisbonne. Enfin, fut dévoilé le degré de subordination des États aux critères et règlements imposés par les traités, ceux de Maastricht et suivants qui encadrent et restreignent (dictent au besoin) leurs choix politiques dans les domaines de la monnaie, de l’économie et du commerce, notamment, domaines qui sont pourtant absolument essentiels dans un monde qui, dominé par l’argent, se livre à la « guerre » économique. Résultat : ce ne sont certes pas des morts et des blessés par millions que nous relevons, comme cela se produisait aux temps historiques des guerres, mais des exclus et des chômeurs tout aussi nombreux, en France et dans la partie sud de l’Europe notamment.

Tout cela ne cesse de nous interroger avec gravité et nous plonge dans un abîme de perplexité à voir ce qui demeure d’un État censé représenter nos intérêts et censé nous apporter sa protection quand sa compétence et sa liberté de manœuvre sont largement entamées, quand cet État est dépendant des marchés, quand il est mis sous tutelle par des instances supranationales, quand il est empêché de s’affirmer face aux acteurs de l’économie et de la finance et quand, de plus, en son sein, la décentralisation conduit les exécutifs de régions agrandies, et bientôt transfrontalières, à traiter directement avec les organes décisionnaires européens par-delà les gouvernements nationaux. À quoi peut encore servir un État ainsi dépouillé par le haut et par le bas ? À rien, ou à pas grand-chose, serions-nous tentés de répondre quand nous constatons par ailleurs le peu de conséquences qui suivit en Belgique, en Italie, en Espagne, la carence prolongée et répétée des gouvernements de ces pays en mal de majorité. Qui s’en inquiéta ? Personne, étonnamment, et en premier lieu, pas les marchés. Pourtant, cette question sur le pouvoir restreint de l’État en amène d’autres, essentielles, comme celle de savoir qui nous élisons lorsque nous choisissons notre représentant national, qu’il soit chancelier outre-Rhin, président du Conseil en Italie, Premier ministre en Espagne ou président de la République en France ? Élisons-nous un dirigeant ou une potiche ? Autre question : de quel poids pèse encore notre volonté collective, celle des peuples, si cette volonté n’est pas respectée, piétinée par la gouvernance mondiale, ou quand celle-ci est trahie par ceux qui la reçoivent ? Peut-on encore parler de démocratie lorsque la souveraineté des peuples est escamotée, mise en coupe réglée, ou bien n’est-il pas préférable et plus juste alors de parler d’une démocratie d’apparence ?

Le monde a peur et l’Europe singulièrement. L’Europe vit dans la peur de son passé et de ses fantômes ; elle a peur du tumulte de l’Histoire, de ses enchaînements inéluctables, de ses répliques et de ses répétitions ; elle se méfie aussi des peuples qui ont fait cette Histoire, ces peuples à l’humeur versatile et parfois belliqueuse et dont les mouvements incontrôlables débouchent sur des révoltes, des révolutions ou des guerres. Tirant les leçons de son passé récent, l’Europe ne veut plus entendre parler de la Nation car celle-ci sent le soufre étant immédiatement associée à ce diable d’Hitler et à sa peste noire nationaliste. D’ailleurs, en Allemagne, le mot nation est tabou, imprononçable pour qui n’est pas néo-nazi ou considéré comme tel. Mais qu’est cette Europe apeurée d’elle-même et qui regarde avec horreur les tragédies d’une Histoire qui la pousse à exprimer des remords, à battre sa coulpe au point, parfois, d’offrir des excuses à ses victimes ? Cette Europe-là, en réalité, n’est qu’un discours, un discours ambiant qui nous est servi par les élites et les faiseurs d’opinion qui, sans cesse, à chaque occasion, convoquent l’Histoire pour mieux nous mettre en garde quand il ne s’agit pas simplement de nous culpabiliser ou de faire naître la honte.

Pourtant, la peur, si elle existe, ne semble pas être du côté des peuples d’Europe plutôt enclins à prolonger une paix recouvrée pour jouir du bien-être qu’elle leur offre depuis près de trois-quarts de siècle. Ces peuples n’ignorent rien de la fragilité de cette paix mais ils la savent aussi préservée par la dissuasion, cette menace majeure qui, dans les suites de l’effondrement de l’Empire soviétique, a sans doute grandement contribué à empêcher l’embrasement du continent alors que le feu avait repris dans les Balkans. Non, la peur dont on nous parle est plutôt du côté de ceux qui se défient du peuple, un peuple discrédité depuis qu’il s’est égaré dans l’aventure monstrueuse du nazisme. Mais que signifie cette défiance et est-elle vraiment justifiée quand on sait que désormais personne n’a plus envie de tuer personne, comme l’écrivait Winston Churchill car cette fois, chacun en a bien conscience, la guerre entraînerait la fin du monde ? Plus personne n’ignore la réalité qui nous condamne à survivre. Pourquoi alors cette défiance qui conduit les élites à nous traiter comme on traite un enfant, tenu pour irresponsable, inculte, naïf, votant n’importe comment, un enfant qu’il convient d’éduquer et d’encadrer par des rappels à l’ordre et à la morale quand jadis, nos parents étaient considérés comme des adultes responsables, partie d’un peuple qui, inspiré par une sorte de génie, était parvenu à se libérer du joug porté durant des siècles d’asservissement en se débarrassant de l’absolutisme royal ; ce peuple-là, le dèmos des Grecs, était le socle vertueux sur lequel reposait la démocratie – la raison du peuple.

Ce discours ambiant, infantilisant et vecteur de la peur de soi, est parti d’une Allemagne occidentale dénazifiée par le grand frère américain et devenue adepte du langage politiquement correct venu de l’Amérique puritaine. À partir de la fin des années 70, ce discours a peu à peu gagné toute l’Europe pour nous cerner de toutes parts actuellement à la faveur du développement de deux grands mouvements, d’ailleurs en partie liés, la mondialisation libérale et l’immigration de masse. Depuis ce moment, les élites et les faiseurs d’opinions ne cessèrent de convoquer l’Histoire pour nous rappeler, à nous qui  sommes les peuples de la vieille Europe et les citoyens d’une nouvelle Europe à construire, l’horreur de notre histoire et le discrédit qui est le nôtre. Le racisme refit surface ou plutôt l’accusation de racisme. Le dèmos de la cité grecque fut renvoyé à la plèbe romaine à qui il suffit de donner du pain et des jeux.

Dès lors, se trouve justifiée la mise sous tutelle du peuple, ce qui revient à galvauder la démocratie dont on ne garderait que l’apparence. Mais pour quel service a-t-on ainsi muselé les peuples : pour celui de la paix, comme on nous le dit, ou pour celui du phallus qui fait tourner le monde des affaires et les têtes, à savoir l’Argent ? Quoi qu’il en soit, l’effet est tout à fait paradoxal quand le rappel des heures les plus noires de l’Histoire finit par servir la haine inextinguible qu’Hitler vouait aux démocraties molles et bourgeoises pour lui accorder une victoire post-mortem.

Jusqu’alors, les peuples d’Europe ont voulu croire que leurs élites œuvraient pour le bien de tous. Il s’agissait, pensaient-ils, de les mettre à l’abri du démon de la guerre et de veiller à leur prospérité. Aujourd’hui, ces peuples commencent à comprendre que, peu à peu, ils ont été dépossédés d’une part essentielle de leur liberté, celle de choisir leur mode de vie et leur destin ; ils constatent également que leur identité-même est remise en question, étant coupée de leur histoire et de ce qu’elle porte en héritage, coupée de la notion de territoire national (un bien collectif et historique) au profit du Heimat à l’Allemande (l’endroit où l’on vit, le chez soi), un lieu auquel peut être greffée n’importe quelle identité de substitution, régionale ou bien européenne voire mondiale (celle du citoyen du monde). Or, cette entité nationale mise à mal est celle dans laquelle les peuples se sont moulés durant des siècles, elle est une composante de leur identité en tant que sujet et en tant qu’individu dans la société ; la rejeter, c’est rejeter ce qui fait l’âme d’un peuple et celle de chaque individu ; vouloir en nier l’existence, c’est nier une réalité que l’on ne saurait résoudre dans le régionalisme, l’européisme ou le mondialisme. Des réactions commencent à apparaître ici et là, à droite comme à gauche, qualifiées de montée du populisme par l’élite et les faiseurs d’opinion ; c’est aussi le Brexit des Britanniques qui se sont sentis menacés dans leur intégrité par l’Union européenne et demain, ce seront peut-être d’autres peuples de cette même Union qui décideront de recouvrer leur liberté pour reprendre en main leur destin.

Le contradicteur religieux

 

Après les contradictions induites par le nouvel ordre mondial qui, dans le berceau de la démocratie, agit comme le ferait une dictature et se donne des accents totalitaires au service de l’idéologie libérale : les contradicteurs. Parmi ceux-ci, historique et seul véritable contrepoids, était le modèle communiste qui laissa le monde quelque peu désappointé, bien que soulagé, quand s’effondra l’Empire soviétique. Mais la nature ayant horreur du vide, un nouvel opposant ne tarda pas à advenir. D’ailleurs il était déjà en partie présent depuis les années 80, ces années qui marquèrent un tournant dans l’Histoire où le monde, quittant cinq mille ans d’histoire, opéra son entrée dans le troisième millénaire.

imagesTout débuta en 1979 quand la révolution islamique d’Iran renversa le Shah. Un mollah avait détrôné le suppôt de l’Occident et avait proclamé l’Amérique « grand Satan » devant l’Éternel. Le discours religieux reprit langue dans le concert des nations. La prophétie attribuée à André Malraux commençait à prendre corps : « Le vingt-et-unième siècle sera religieux, ou ne sera pas ». La même année, conséquence de l’islamisation de l’Iran, l’URSS envoya ses troupes en Afghanistan mettant le doigt dans un engrenage qui l’amena à s’enliser dans une guerre qui rappelait ce qu’avait été le Vietnam pour les États-Unis et qui contribua à la chute de l’empire du mal dénoncé par Ronald Reagan.

En cette décennie 80, la guerre froide allait vers un réchauffement des relations entre l’est et l’ouest quand intervinrent ces deux événements qui avaient en commun la question religieuse même si, par ailleurs, tout cela intervenait sur fond de crise pétrolière quand, après le premier choc pétrolier de 1971-1973, risquait de s’embraser le Moyen-Orient qui était la principale source d’approvisionnement pétrolière de l’Occident. Et le glaive entra alors au service du nouveau phallus, l’Argent, quand l’Occident décida de soutenir Saddam Hussein dans sa guerre contre un Iran provocateur. À l’issue de cette guerre, le raïs irakien escomptait faire main basse sur les ports en eau profonde de la région nord du golfe persique qui se trouve dans le prolongement de l’Irak, une prise de guerre qui lui était essentielle car elle donne accès aux supertankers qui auraient permis à Bagdad d’accroître sensiblement l’exportation de son pétrole, et donc ses ressources. Il n’en fut rien.  Mais c’est cette même quête, tournée cette fois vers le sud de cette région, qui poussa ensuite Saddam Hussein, en 1990, à envahir le voisin koweïti.

IMG_0032Mais pour une partie de l’Oumma, en intervenant en Irak comme en Afghanistan, les infidèles avaient déclaré la guerre à l’Islam. Car c’est bien ainsi que ces menées guerrières furent traduites et prêchées à la fois par l’Ayatollah Khomeiny à Téhéran et par les moudjahidines du peuple en Iran et dans l’Afghanistan voisin. Ce prêche anti-occidental sera repris par les Talibans, qui ont remplacé les moudjahidines au retrait de l’URSS, et par des djihadistes étrangers installés en Afghanistan, venus notamment d’Arabie. Et c’est dans ce contexte d’hostilité religieuse croissante qu’eut lieu, en 1990, l’intervention de l’armada mise sur pied par les États-Unis contre Saddam Hussein qui, certes, était légitimée par l’ONU au nom du respect du droit international, mais qui ne manqua pas de heurter certains musulmans pour qui la présence de cette armée occidentale en terre sainte, à deux pas de la Mecque, était non seulement impure, mais considérée comme une provocation, une offense ou un danger pour l’Islam. Ainsi, Al-Qaida, groupe islamiste fondé en 1987, trouva dans cette offensive internationale matière à alimenter son discours radical et ses rangs. Cette organisation monta alors une série d’attentats visant l’Amérique et ses intérêts jusqu’à celui qui stupéfia le monde par la destruction des tours jumelles à new York le 11 septembre 2001.

La suite nous la connaissons : intervention militaire de l’Occident en Afghanistan visant à renverser le régime des Talibans et à pourchasser Ben Laden et ses séides réfugiés à la frontière pakistanaise ; nouvelle coalition armée en Irak visant, là encore, à renverser le régime en place. C’était le hard power américain et occidental à l’œuvre en terre musulmane : 1990 et 2003 en Irak, 2001 en Afghanistan, puis 2011 en Libye, provoquant le renversement du régime et le meurtre du colonel Kadhafi et, dernièrement, depuis 2012, les opérations en Syrie, en Irak et au Mali contre Daech, Al Qaïda, Boko Haram et quelques autres groupes islamistes de la région.

Version 2

Le nouveau Tanger

Pour ces musulmans regroupés en fractions ou en agences terroristes, en groupes armés ou en une structure étatique comme prétend l’être celle du califat de l’État islamiste appelé Daech, il y a motifs à entrer en résistance contre un envahissement de l’Occident qui représente une menace de mort pour l’Islam. Cet envahissement est aussi bien physique (celui de la force militaire comme celui du tourisme de masse), que culturel et médiatique, à travers la télévision satellitaire, les réseaux sociaux et internet, ces derniers ayant joué un rôle de premier plan dans les printemps arabes. Mais on le retrouve aussi à travers l’architecture qui fait, par exemple, du nouveau Tanger une ville balnéaire à toute autre comparable, ou encore à travers l’essaimage des notions d’égalité et de liberté données comme des valeurs absolues et universelles, ce qui contrevient au message recueilli par le prophète dont les valeurs prônées s’inscrivent plutôt du côté de l’obéissance, du respect de la hiérarchie qui distingue l’homme libre de l’esclave, le fidèle et celui qui ne l’est pas et qui, autre distinction majeure, affirme une prééminence de l’homme sur la femme conforme à une organisation patriarcale de la société dont l’Occident actuel rejette le principe. Enfin, c’est l’envahissement par l’argent en tant que référence placée au-dessus du divin et du sacré. En cela, pour ces musulmans partis en guerre, l’Occident s’oppose aux fondements mêmes de l’Islam ; il est une menace tellement forte qu’elle fait naître chez les fondamentalistes une angoisse eschatologique qui les renvoie à la version de l’apocalypse du Coran et l’exigence d’une régénérescence religieuse salvatrice.

Cette position de défense des valeurs coraniques qui, sous la pression de l’Occident, pousse une fraction des musulmans à l’orthodoxie, pose avant tout un problème au sein de l’Oumma entre les progressistes et les orthodoxes, ces derniers ayant pour eux une certaine lecture des textes, la puissance évocatrice de la vision eschatologique du temps présent couplée à l’exercice de la terreur. Elle pose aussi question au reste du monde, et à l’Occident plus particulièrement, quant à l’universalité de ses références et de ses valeurs. Guerre de religion (elle l’est au sein de l’Islam), choc des civilisations, comme l’évoque Samuel H Huntington (qui ne se limitée pas à celle de l’islam confronté à la civilisation occidentale), ou nécessaire coalition des cultures chère à Claude Lévi-Strauss ?

La fin de l’Histoire plutôt que la fin du monde

En août 1945, le progrès scientifique et technique apporta au monde une promesse d’apocalypse nucléaire ; le monde de l’Après-guerre décida de tout mettre en œuvre pour échapper à cette fatalité. Nous sommes dans ce temps de notre Histoire, en suspens, où les hommes sont condamnés à devoir se contenter d’une survie qui, comme l’annonçait Winston Churchill, est la sœur jumelle de l’anéantissement. Et cela fait donc un peu plus de 70 ans maintenant que, bon an, mal an, nous repoussons ce jour, inéluctable pour certains, où l’homme mettra un terme à son aventure et où viendra la fin du monde.

Alternative à cette autodestruction radicale et définitive, à cette fin qui, faisant tout disparaître, ne désignerait rien et qui, à supposer son existence et à supposer que cette destruction ne s’inscrive pas dans son Dessein (celui de nous faire mettre en œuvre la fin du monde dont il est question dans le Livre), nous placerait au-dessus du divin en même temps qu’elle contreviendrait à l’Ordre naturel en anticipant la fin des temps (du temps de la Terre qui est peut-être également celui choisi par le Divin pour la fin du monde), d’aucuns perçoivent dans notre évolution actuelle (celle que nous prenons en cette ère nouvelle post-guerrière qui s’attarde), une autre forme de mort, plus lente, et qui ferait de nous des êtres hors-sol et totalement acculturés au sens où Lévi-Strauss pouvait l’entendre comme advenant au terme d’une coalition des cultures qui n’en ferait plus qu’une, appauvrie avant d’être effacée. Dans cette optique, la réaction des fondamentalistes islamiques cherchant à imposer un choc des cultures ne serait alors qu’un combat d’arrière-garde.

D’autres perçoivent dans cette évolution, non pas la fin vécue comme tragique de toute civilisation ou l’anéantissement de la culture, mais comme la marque de la fin de l’Histoire, actée – pour Hegel (1806) ou Fukuyama (1991) – ou à venir, et qui tendrait, ainsi que Kojève peut l’envisager, vers la Sagesse à prendre au sens hégélien comme Savoir absolu. Ainsi, parvenus au terme de l’Histoire, les hommes seraient alors rendus à leur état biologique faisant d’eux des « animaux de l’espèce Homo sapiens » qui, nous dit Kojève, « construiraient leurs édifices et leurs ouvrages d’art comme les oiseaux construisent leurs nids et les araignées tissent leurs toiles, exécuteraient des concerts musicaux à l’instar des grenouilles et des cigales, joueraient comme jouent les jeunes animaux et s’adonneraient à l’amour comme le font les bêtes adultes… Il faudrait dire que les animaux post-historiques de l’espèce Homo sapiens (qui vivront dans l’abondance et en pleine sécurité) seront contents en fonction de leur comportement artistique, érotique et ludique, vu que, par définition, ils s’en contenteront ». On n’est pas très éloigné ici des personnages qui peuplent l’univers romanesque de Michel Houellebecq ou de d’Homo festivus de Philippe Muray. Mais le Sage de la fin de l’Histoire ne saurait être qu’inféodé selon Kojève à un État universel et homogène comparable à une de tyrannie méticuleuse et douce – bureaucratique – comme l’évoquait Tocqueville concevant les siècles démocratiques, cet État posé sur le monde dont ce que d’aucuns appellent la « gouvernance mondiale » serait en quelque sorte l’esquisse.

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L’Union européenne : le passé d’une illusion

Nous venons d’assister à une élection primaire entre les candidats de la droite et du centre au cours de laquelle, bizarrement, il ne fut pratiquement pas question de l’Europe, de la position de la France dans l’Union ou de l’avenir de cette Union pourtant menacé. Silence radio.

Peut-être voulait-on éviter de jeter de l’huile sur le feu quand l’incendie couve dans la maison commune européenne après la crise grecque, le drame des migrants et surtout, après le Brexit de nos amis britanniques ? Peut-être également, n’y avait-il pas lieu à débat entre « européistes » convaincus proposant tout au plus de faire évoluer l’Europe sur un point ou sur un autre ?

Mais silence étrange quand même, car ces questions ne sauraient être absentes de la campagne présidentielle à venir, étant même au centre du débat qui opposera les tenants de la mondialisation, comme on dit, et qui sont généralement européistes, aux candidats dits souverainistes.

Le clivage et le choix ne portera pas tant sur le positionnement droite/gauche qui se résume à peu de choses, que sur la question essentielle de savoir s’il convient ou non de quitter l’Union européenne comme l’ont fait les Britanniques hier, et comme le feront peut-être demain les Italiens (après le départ de Matteo Renzi), les Grecs (qui n’en peuvent plus de l’austérité imposée par la Troïka),  les Portugais  et les Espagnols (dont l’économie peine à se relever malgré les efforts fournis) ou les Autrichiens (qui doivent prochainement élire leurs députés quand une presque moitié de l’opinion est pour le moins « eurosceptique ») .

Pour les uns, partisans de la rupture, il s’agira de recouvrer une souveraineté abandonnée aux technocrates de la Commission européenne et, ayant ainsi repris les commandes, de défendre au mieux des intérêts nationaux livrés aux lois du  libre-échange dans une économie globalisée ; pour les autres, au contraire, il s’agira de renforcer une Europe fragilisée par les dernières crises, car elle seule est en mesure, par sa taille et par son poids économique, de nous protéger des géants économiques que sont les États-Unis et la Chine.

Deux visions, deux options contradictoires qui ne manquent pas d’arguments et qui, toutes deux engagent notre avenir à court terme. Toutefois, l’on peut craindre que le débat ne s’enlise sur le terrain boueux de la polémique. Et l’on sent bien que cette question tend à être occultée par l’invective, les uns étant accusés d’être les agents du « système », représentant d’une élite coupée du peuple qui trahit les intérêts de la France et des Français au bénéfice de ceux qui profitent de la mondialisation ; les autres étant traités de réactionnaires (dans le meilleur des cas), de populistes (dans son sens péjoratif), de xénophobes (le rejet des autres qui font peur), de racistes (la pire des accusations), de bellicistes (car opposés à l’Europe pacifique), de fascistes (antidémocratiques) ou de néonazis (la peste noire, l’horreur absolue).

Or, si l’on veut bien ne pas s’arrêter à l’indigence de pareils propos qui relèvent du slogan publicitaire ou propagandiste, il y a beaucoup à voir ou à revoir concernant ce que fut le projet européen et ce qu’il est devenu.

L’Europe, je suis né avec elle l’année où fut signé le traité de Rome. Aussi, l’idée d’une réconciliation des peuples a bercé toute mon enfance et j’y ai naturellement souscrit. Il fallait panser les plaies profondes laissées par les affrontements des deux derniers siècles. Et puis, dans la guerre froide, les pays de l’Europe de l’Ouest devaient naturellement se serrer les coudes face à l’Est sous domination soviétique. Aussi, j’ai approuvé la politique de rapprochement franco-allemand mise en œuvre par de Gaulle et formalisée par le traité de l’Élysée de 1963. Plus tard, j’ai apprécié la cordialité des relations entretenues entre le président français Valéry Giscard d’Estaing et le chancelier allemand Helmut Schmidt, même si je pouvais regretter que cela ne mène qu’à des sommets assez stériles. Aussi, quand François Mitterrand a pris le dossier européen en main, je m’en suis réjoui. Enfin de l’action, des réalisations concrètes ! Ce fut d’abord l’Acte Unique Européen (AUE) faisant de l’Europe un vaste espace de libre-échange remplaçant le marché commun. Puis ce fut Maastricht, en 1992, le tournant qui annonçait l’euro et « Schengen », mais qui ne faisait que suivre la logique impulsée par l’AUE de 1986. Ensuite, arriva le traité dit de Constitution européenne quand l’euro fut entré dans la pratique et les mœurs et après que l’Europe se fut ouverte aux pays de l’Est libérés du joug soviétique. J’ai voté oui à ce dernier traité, mais sans enthousiasme, commençant à trouver quelques défauts à cette Europe pléthorique, politiquement et militairement inexistante dans les Balkans et dont le rôle me paraissait limité à l’administration et à la gestion. C’était un ensemble sans identité et sans politique commune, un magma administratif auquel le traité constitutionnel promettait d’apporter des solutions. Ce traité fut rejeté par la majorité des Français. J’étais dubitatif mais non dépité par ce résultat. En revanche, la suite m’a laissé perplexe quand le président Chirac décida de ne pas tenir compte du refus des Français, de ne pas respecter la volonté des électeurs. Étonnante décision qui revient à commettre un déni de démocratie pour satisfaire les visées d’une Europe qui se pose précisément en parangon de la démocratie. Il y avait là comme une contradiction formelle propre à lever le voile posé sur la vraie nature de cette Europe technocratique.

La décision élyséenne était une première dans l’histoire de notre démocratie qui allait s’appliquer également aux Pays-Bas et à l’Irlande. Le traité de Constitution européenne sera modifié à la marge en traité de Lisbonne pour entrer en vigueur le 01 janvier 2009 après avoir été ratifié, en France, par le parlement, évitant ainsi, soigneusement le vote populaire (ce que fit pourtant l’Irlande qui, lors d’un second référendum, se prononça en faveur du traité). Tout cela sentait le dictat ; la volonté n’était plus du côté des peuples mais des élites et des technocrates.

Comme beaucoup, je réalisai que cette Europe technocratique et antidémocratique s’était éloignée de l’idéal que j’avais pu entretenir. Ce fut la déception. Cette Europe-là ne me faisait plus rêver.

Et du rêve nous sommes passés au cauchemar quand la Troïka tomba à bras raccourcis sur la Grèce éreintée. Et soudain, fut révélée l’arrière-boutique de cette construction européenne, comme s’est dévoilée celle qui avait conduit à la zone euro pour laquelle l’économie de la Grèce n’était pas adaptée même si, par quelque « miracle » favorisé par Goldmann Sachs, elle parvint à satisfaire aux critères requis. Après cela, la désillusion fut complète.

L’Europe facteur de paix

Mieux vaut la paix que la guerre : voilà qui s’appelle un truisme. Et ce truisme a servi à l’envi lorsqu’il s’est agi de consulter les peuples d’Europe à propos du traité de Maastricht. Le vote populaire était requis car ce traité demandait aux États de renoncer à une part de leur souveraineté au profit de structures supranationales conçues sur le modèle du FMI, de la Banque mondiale et des Accords du GATT dont elles seraient, en quelque sorte, les succursales. C’était un pas essentiel vers une Europe confédérale qui se distinguerait de l’Europe des nations. C’était aussi une avancée vers la monnaie unique, l’euro, et vers ce que sera l’accord de Schengen, tous deux portés dans les flancs de ce traité.

Mais cette succession de renoncements quant à nos libertés fondamentales, celles qui permettent aux peuples de maîtriser leur destin et de déterminer leur avenir, était le prix à payer pour garantir la paix sur le continent. Maastricht était là, nous disait-on, pour que plus jamais nous ne connaissions les affres guerrières qui avaient meurtri nos parents et dévasté le continent. Voter pour Maastricht, c’était chasser les nationalismes et donc nous prémunir de la guerre car, comme le martelait François Mitterrand, fervent défenseur du traité dont il était l’un des principaux artisans : « Le nationalisme : c’est la guerre ».

Associés dans un projet commun fraternel et pacifique, engagés à lutter ensemble dans la compétition économique, les peuples seraient naturellement guidés vers la concorde. Et s’éloignerait alors le spectre des guerres passées. Si bien que, tout naturellement, les opposants à l’Union ne sauraient être que vecteurs de discorde. Aussi, à travers cette vision manichéenne, le souverainiste tout préoccupé qu’il soit du sort réservé à la volonté des peuples, est montré comme rétif à l’ouverture et donc, comme un individu replié sur lui-même, voire animé de sentiments nationalistes dont on sait qu’ils sont le terreau de la maladie identitaire, qui pousse au rejet de l’autre et essaime les germes de la guerre, ainsi que l’Histoire récente nous le rappelle.

Généreuse et tolérante, ouverte aux autres, aux frères européens jadis ennemis, mais aussi à tous les autres, foules des persécutés, maltraités ou simplement malheureux venues du monde entier, telle sera l’Europe de Maastricht complétée par les accords de Schengen ouvrant à la libre circulation des personnes dans l’espace européen. Lorsque, ensuite, à cela s’ajoutera la zone euro permettant à chacun de régler ses dépenses dans la même monnaie, alors, pensait-on, se développerait un sentiment d’appartenance européenne, une citoyenneté européenne qui scellerait l’entente cordiale des peuples d’Europe. Et ainsi irait cette Europe fraternelle et pacifique. Que du bonheur !

La guerre ou la paix : tel était le choix présenté en 1992 et tel est toujours l’argument majeur des « européistes ».  Et face à ce choix, il s’agit de bien garder à l’esprit le souvenir des temps mauvais qui ont mis à feu et à sang le continent et qui ont sécrété la Shoah. L’Europe, c’est la paix. L’État-nation, c’est la guerre, le retour à la barbarie.

Pourtant, hasard de l’Histoire, quand fut élaboré Maastricht, le monde connaissait un bouleversement comme rarement il y en eut : le bloc soviétique s’était fissuré et s’effondrait comme un château de cartes. Se produisit alors ce qui, quelques années plus tôt, était impensable : en quelques mois, un empire supposé inébranlable disparaissait sous nos yeux. Situation propice à tous les dangers où se retrouvaient face à face les deux grands ennemis de l’après-guerre, l’Occident et l’ours soviétique russe blessé et agonisant. Or, rien ne se passa. Pas un seul coup de feu ne fut échangé. Une première dans l’Histoire. Autre première de l’Histoire (mais l’après-guerre est-elle encore dans l’Histoire ?), une armée fut vaincue et dissoute sans avoir mené un seul combat : la NVA de la RDA. Tout cela s’est déroulé dans le calme alors que les pays dit de l’Est n’appartenaient pas à la communauté européenne et alors que la Russie et le peuple russe subissaient un sérieux revers. Pourquoi ? La réponse ne se trouve pas dans la fraternité supposée des peuples, ainsi que l’Europe s’en est fait le chantre, mais dans la menace d’un conflit nucléaire entre les deux superpuissances à une époque où les stocks d’armes atomiques stratégiques détenus de part et d’autre étaient gigantesques. S’engager sur la pente d’un conflit nucléaire opposant l’OTAN et Moscou eût signé la fin de l’humanité. Aussi, chacun à Washington, Londres, Paris, Bonn et Moscou, veilla à la résolution pacifique de ce bouleversement politique d’envergure historique et planétaire. La dissuasion, la peur de l’apocalypse nucléaire, ont assuré la paix du monde et de la vieille Europe bien plus sûrement que la sagesse ou l’entente des peuples. Si bien que l’on peut dire que ce n’est pas l’Europe qui garantit la paix mais la paix qui permet l’Europe.

Penser que favoriser les échanges de toutes sortes entre les peuples est la meilleure façon de prévenir la guerre repose sur une conception idéologique issue des deux derniers conflits mondiaux. Il s’agit là d’une croyance, voire d’une utopie. Or, rien n’est moins sûr. À la moindre occasion, des tensions peuvent toujours intervenir ici ou là. Et dans ce cas, il revient de faire la « guerre » à la guerre par tous les moyens, diplomatiques, bien sûr, mais aussi militaires, de façon à éviter que les choses ne dégénèrent. C’est ce qui s’est passé notamment lorsque, onde de choc de l’effondrement du bloc soviétique, s’embrasèrent les Balkans dont l’histoire et les haines recuites des populations avaient été conservées en l’état sous le glacis communiste. Et l’on put voir à cette occasion l’impuissance de l’Europe, politique et militaire, celle de l’ONU également, laissant un vide que sut occuper l’OTAN et Washington. Et d’ailleurs, en 1999, au Kosovo, se seront ces forces regroupées par l’OTAN qui interviendront, celles de l’Europe n’étant qu’un complément, un supplétif.

L’Europe pacifique se montra incapable d’imposer la paix en son sein. Mais, disent ses laudateurs, le conflit dans les Balkans est la démonstration de ce que le nationalisme conduit à la guerre et aux pires atrocités : génocide et épuration ethnique. Éradiquons donc cette peste nationaliste et intégrons les peuples dans la concorde européenne. Ce qui fut fait à partir des années 2 000.

À cette manière de voir, réductrice à l’excès, s’oppose une autre vision qui prend en compte la difficulté dans laquelle nous plonge régulièrement cette partie du monde, les Balkans, carrefour de l’Histoire qui vit s’affronter les empires austro-hongrois et ottoman auxquels les populations serbes, croates, bosniaques et monténégrines étaient soumises et qui eurent, ensuite, à composer avec le Reich d’Hitler. Aussi, depuis des siècles, cet endroit est livré à des tensions constantes et à des guerres civiles fraternelles entre populations qui, toutes, sont slaves, donc semblables. De quoi parlait-on en dénonçant une épuration ethnique ? Difficulté également du point de vue du droit international lorsqu’il s’agit de respecter et d’appliquer le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (François Mitterrand en comptait 17 dans la seule Bosnie-Herzégovine) (1) et quand ce principe se heurte à celui de l’intangibilité des frontières tel que posé en 1945 dans la charte de l’ONU. Donc, la chose n’est pas aussi simple et les responsabilités dans le conflit et son règlement sont amplement partagées.

Claire, en revanche, est apparue l’absence de défense européenne laissant place à l’OTAN qui, loin d’être démantelée après la disparition du pacte de Varsovie, s’en est trouvée renforcée, s’étendant même aux anciens pays de l’Est en violation de la promesse faite en son temps à Mikhaïl Gorbatchev. Aujourd’hui, l’OTAN déploie des missiles tournés vers Moscou sur le territoire de la Pologne devenue membre tout comme la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Tchéquie, la Slovaquie, et les pays baltes. Comment Moscou ne se sentirait-il pas menacé par pareil déploiement militaire ? Et demain, se serait le tour de l’Ukraine et donc de la Crimée ! Ukraine et Crimée appelées à rejoindre l’Europe et ensuite l’OTAN ! Inacceptable pour la Russie. La Crimée a choisi de rester russe. Qui est belliciste : Moscou ou l’Europe et son bras armé par Washington ? Mais heureusement, dans cette affaire ukrainienne, comme précédemment lors du conflit dans les Balkans, ou lorsqu’il fallut parer à l’effondrement de l’empire soviétique, demeure la menace nucléaire qui fait que chacun, à Washington, Bruxelles et Moscou, veille à ne pas aller trop loin.

L’union fait la force

Autre antienne serinée à chaque étape de la construction de l’édifice européen, et reprise en chœur par la foule des européistes : ensemble nous sommes plus forts. Et cela vaut bien quelques concessions faites par les peuples quant à leurs libertés fondamentales. Et Dieu sait que les États, et donc les peuples, en ont fait des concessions ! En déléguant leurs monnaies nationales à la Banque centrale européenne, un organisme indépendant (suivant la volonté – l’exigence – de l’Allemagne), les États n’ont plus aucune prise sur la politique monétaire suivie par la zone euro. Alors que l’économie dirige le monde de l’après-guerre, le dollar ayant remplacé le glaive, nos États se sont ôtés tous moyens d’action à ce niveau comme au plan économique où leur est imposée une politique de libre-concurrence. C’est la BCE qui décide seule dans un cas, Bruxelles dans l’autre, veillant et sanctionnant, nonobstant le respect des critères imposés par Maastricht sur les équilibres budgétaires. Essentiel, également, la politique de défense. Or, pour la majorité des pays membres de l’Union, elle est appuyée sur l’OTAN. Jusqu’en 2009, la France faisait exception (2), ayant une Défense autonome suivant la volonté de de Gaulle qui, lui, avait retiré nos forces du commandement intégré de l’OTAN dont la direction réelle est située à la Maison Blanche. Où est alors l’indépendance de l’Europe, et celle de la France, lorsque la défense du pays dépend des États-Unis ? Qui peut ignorer que notre politique étrangère s’est alignée depuis la présidence Sarkozy sur les visées américaines ?

Maastricht organisa un transfert de souveraineté qui fut renforcé par tous les traités suivants. En 1992, dans son discours à l’Assemblée (3), Philippe Séguin dénonçait le danger de cette délégation de pouvoir des États vers les instances dirigeantes de la communauté européenne, une délégation qui se fait non seulement au détriment des États, mais aussi, la chose est plus subtile, au détriment de la démocratie, car cette part de pouvoir est transférée à une technostructure sur laquelle les citoyens n’ont aucune prise. Qui mandate les technocrates de Bruxelles ? Qui les sanctionne ? Pas le peuple. La souveraineté, déclarait-il, ça ne se tronçonne pas, elle est pleine et entière ou bien elle n’est plus. Et comme, en outre, ainsi que le disait le général de Gaulle, souveraineté et démocratie sont indissociables, Maastricht ne proposait rien moins que de renoncer à notre souveraineté et de porter un coup fatal à la démocratie.

Sans doute, et nous ne pouvons que nous incliner devant la lucidité de ceux qui étaient alors moqués, traités de conservateurs étroits et de passéistes par les bien-pensants et les adeptes du politiquement correct qui commençaient à imposer leurs vues.

Mais le jeu en valait la chandelle, nous disait-on. Dans une économie globalisée et face au géant américain, nous serions plus forts ; nous aurions une monnaie capable de contrer le dollar (monnaie étalon cependant, ce qui lui donne un avantage unique et indépassable), de résister dans un monde ouvert à la libre-concurrence, d’être, par l’ensemble ainsi formé, la première puissance économique du monde (sur le papier), et de loin. De là, découleraient la croissance, l’emploi, la richesse. Là encore : que du bonheur.

Un quart de siècle plus tard, cruel est le bilan. Est-il utile de le rappeler ? La croissance ? En berne. À comparer avec celle des États-Unis, de la Chine ou même, de pays européens qui ne sont pas dans l’Union. L’emploi ? Triste record du chômage en France et dans bien d’autres pays de l’Union. Ah, si : il y a l’Allemagne et son presque plein-emploi. L’exception. Comme la Grande-Bretagne qui n’est pas dans la zone euro et qui bientôt, ne sera plus dans l’Union. Un plein-emploi à pondérer cependant, car c’est aussi la masse des emplois sous-payés et précaires. La richesse ? Notre niveau de vie stagne ou baisse. La pauvreté et la précarité gagnent une part chaque année plus importante de la population. Les travailleurs pauvres sont de plus en plus nombreux. On est loin des perspectives ouvertes par les discours en faveur de l’Europe. Il en faudrait plus, plus d’Europe, nous disent les « européistes ». Pas si sûr car le résultat est patent : notre situation empire et nous n’avons plus le pouvoir de la changer. Qui peut encore prétendre le contraire devant la désindustrialisation du pays, les délocalisations, la baisse des prestations sociales, la concurrence déloyale sur les produits et sur le travail et j’en passe ? Aussi, on est en droit de se demander si nous n’avons pas été les dindons de la farce. Et de se demander aussi qui tire les marrons du feu ? La réponse s’impose d’elle-même.

Nous avons donné la parole à l’Europe en pensant que celle-ci aurait plus de poids que la nôtre. Mais cette Europe est sans voix. Elle n’a pas de voix parce qu’elle n’a pas de pensée propre. Je pense donc je suis, disait Descartes. Aussi cette Europe incapable de penser n’est rien. D’ailleurs elle n’a ni identité, ni histoire commune ; elle n’est qu’une superstructure (un château de cartes) et une nébuleuse de 28 pays dans laquelle disparaissent les États-nations dont le nôtre. Un « Machin », dirait de Gaulle qui désignait ainsi l’ONU.

Là était la volonté affichée par le nouvel ordre mondial issu de la Seconde Guerre mondiale visant à contrer le bellicisme nationaliste qui avait plongé notre continent dans le sang et l’horreur. Laisser les nationalismes s’exprimer et nous irions vers une Troisième Guerre qui serait non pas mondiale, mais universelle et ultime, car nucléaire. Aussi les nations d’Europe, tout particulièrement, furent-elles invitées à s’effacer et leurs États conduits à déléguer certaines de leurs prérogatives et compétences. Aussi, depuis 1983, et plus encore depuis 1992, traités après traités, peu à peu, une couche après l’autre, nos États ont été dépouillés jusqu’à l’essentiel.

Dépouillés de leur souveraineté, défaits de leurs frontières qui ne sont plus qu’administratives, court-circuités par les régions devenues autonomes, que sont encore les États ? Des coquilles qui se vident. Et à quoi servent encore les gouvernements nationaux quand la Belgique peut rester près de deux ans sans gouvernement, une situation qu’a connue l’Italie et que connaît actuellement l’Espagne. Hallucinant ! Faisons des économies : supprimons les gouvernements nationaux ou supprimons l’Union européenne.

Quant à la paix, la dissuasion nucléaire y veille bien davantage que l’entente supposée ou réelle des peuples européens. L’Europe doit son existence à la paix, une paix armée, sous menace nucléaire ; l’inverse n’est pas vrai, l’Europe ne contribue en rien à la paix.

L’Europe dans la prochaine élection présidentielle

À l’approche des élections présidentielles en France, conscients de la dérive de notre construction européenne, libérale et atlantiste, certains prônent le changement. Mais changer d’orientation oblige à modifier en profondeur les traités ou bien à élaborer un nouveau traité rendant aux peuples et aux États la liberté qu’ils ont perdue. Mais pour cela, il convient d’obtenir l’unanimité des pays membres. C’est pratiquement impossible quand on est 27 ou 28. Il y aura toujours un pays qui voudra le maintien en place dont l’Allemagne qui domine la communauté et qui est fondamentalement régionaliste et atlantiste.

Aussi, pour aller vers une autre Europe, ou pour recouvrer sa souveraineté, une seule solution : sortir de l’Union. Les Britanniques l’ont fait. C’est ce que propose clairement François Asselineau, fondateur de l’UPR et qui sera peut-être candidat s’il obtient ses soutiens : mettre en œuvre l’article 50 du traité de Lisbonne qui stipule que, je cite : « Tout État membre peut décider, conformément à ses règles constitutionnelles, de se retirer de l’Union ». Donc, l’article 50 pour sortir de l’Union et de l’euro, une proposition complétée par une sortie de l’OTAN. D’autres candidats ou partis souverainistes remettent également en cause la construction européenne. Le Front national a inscrit cette proposition dans son projet, disant se donner six mois de négociation avant de recourir à un référendum sur la question. Du résultat dépendra l’activation ou non de l’article 50 et la survie de Marine Le Pen comme présidente. En somme, ce serait un troisième tour offert à ses opposants. Démarche louable mais risquée. Très risquée car d’ici là, madame Le Pen ne pourra appliquer son programme euro-incompatible ce qui la desservira. Sans compter le temps perdu – pour quoi faire ? – alors qu’il y aura urgence à gouverner pour ne pas laisser s’instaurer un climat insurrectionnel. Nicolas Dupont-Aignan, lui, est moins radical. S’il relève les défauts de notre intégration dans l’Union européenne, il ne propose comme solution que, je cite : « Négocier un nouveau traité confédéral qui rende aux États-nations leur liberté d’action en délimitant strictement les compétences de la Coopération des Etats Européens (CEE) », ce qui revient à requérir l’unanimité de l’ensemble des partenaires européens. Tâche insurmontable. Autre anti-européen, Jean-Luc Mélenchon qui propose désormais, ce qui n’était pas le cas en 2012, de sortir des traités européens. L’idée est à préciser et il conviendra aussi de dire comment il compte s’y prendre. Quant à Arnaud Montebourg et son « produire français », cela relève de la posture, voire de l’imposture et, enfin, surtout, de l’opération de communication. Avant lui, François Hollande déclarait la guerre à la finance et voulait imposer une Europe sociale. Quinze jours ont suffi à mettre au rencard ces belles paroles et cette esquisse de volonté. Merci monsieur Hollande qui ne fit pas mieux que Nicolas Sarkozy dont l’affreux bilan n’a pas été ravagé par la crise mais excusée par elle.

Pour le prochain président, si la France demeure perdue en Europe, il est à peine exagéré de dire qu’il ne lui restera plus comme pouvoir que celui de proposer au législateur ce genre de loi inspirée par Bruxelles, exemple stupide, mais sait-on jamais : au nom de l’égalité et de la non-discrimination à l’égard des gauchers si nombreux et méprisés dans leur différence, la loi modifiera la convention surannée par laquelle les restaurateurs et autres gens bien éduqués présentent le couteau à droite de l’assiette et la fourchette à gauche. Et le pays de débattre durant des semaines et des mois de cette question où s’affronteront les positions des uns, adeptes de la tradition, réactionnaires et passéistes, et celles des autres, défenseurs de l’égalité et résolument modernes qui, au nom de la non-discrimination, voudront imposer aux restaurateurs de s’informer préalablement, lors de la réservation, de la présence de gauchers à table et ainsi, leur dresser un couvert inversé, à leur main, le tout sous peine de sanctions. Voilà à quoi pourrait se réduire une présidence euro-compatible.

Oui, mais sortir de l’Europe serait une folie, disent les gens raisonnables. Parmi ceux-là se retrouvent tous ceux qui postulent à n’être qu’un roi nu, héritier du président-souverain voulu par de Gaulle et incarné par lui : le futur président de notre cinquième République, huitième du nom. En sortant de l’Europe, la France pourrait provoquer un séisme d’une ampleur comparable à l’effondrement du bloc soviétique car il est probable, alors, que l’Union se désagrège et que l’euro disparaisse. Que pourrait-il rester d’une Europe sans la France qui est l’un des principaux membres fondateurs ? Une grande Allemagne posée au cœur du continent ? Inacceptable sans doute pour la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal.

 Pour autant, sera-ce la fin du monde ?

Fut-ce la fin du monde lorsque disparut l’Union soviétique ? Non. Ce fut la fin d’une illusion. C’est tout. D’où le titre emprunté à François Furet (4) qui fut communiste comme je fus « européiste » : l’Union européenne, le passé d’une illusion. Et nous pourrons peut-être, alors, tourner cette page de barbarie écrite avec le sang versé par des millions d’hommes sur les bords de la Somme il y a un siècle et d’où a émergé les deux grandes idéologies totalitaires du XX° siècle, le communisme et le fascisme, pour aboutir à l’idéologie universaliste de l’après-guerre qui inspire la charte de l’ONU, les missions confiées aux organismes supranationaux et celles de la Commission européenne, une idéologie qui, comme les autres, tend vers le totalitarisme, où l’on voit son poison se répandre sur les peuples et les civilisations.

N’oublions jamais que l’enfer est pavé de bonnes intentions.

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-1 Cité par Jean Lacouture dans « Mitterrand une histoire de Français » aux éditions du Seuil.

– 2 La force de dissuasion nucléaire, cependant, élément essentiel de notre défense, reste aux mains du président. Elle n’est pas intégrée à l’OTAN.

– 3 Discours du 5 mai 1992, prononcé à l’Assemblée nationale lors du débat préalable à la réforme constitutionnelle nécessaire pour l’adoption du traité de Maastricht.

– 4 François Furet : « Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste du XX° siècle » Éditions Robert Laffont / Calmann Lévy. 1995.

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